Rendez-vous avec les glaciers de Patagonie


San Rafael

Moetera navigue sous spi ! Un plaisir rare. Le catamaran fait cap au sud, une parenthèse sur la route, comme un demi-tour. Le vent du nord gonfle la voile rouge.

Le mousse vérifie une dernière fois : batterie chargée, objectifs nettoyés, le Nikon est opérationnel. L’impatience joue avec le temps et rallonge la distance. Mais c’était donc si loin ? s’interroge le mousse. 10 milles, c’est une courte étape. C’est que le spectacle est attendu.

Une passe, une baie, une seconde passe. Des cormorans impériaux assistent les manœuvres des navires franchissant avec prudence les goulets aux courants bouillonnants. Piquets noirs plastronnés de blancs hérissant les cailloux, ils signalent les écueils.


Une péninsule sépare la baie et le lac San Rafael, le plateau rocheux fendu dans son ouest laisse place à un étroit canal. Moetera se faufile dans ce couloir d’à peine deux milles.

Le capitaine désigne un premier tempano1, là-bas, à la sortie du canal.

Un coup de barre à bâbord. Médusé, l’équipage découvre au fond du vaste lac la haute falaise de glace.

On y est ! Le spectacle peut commencer.

Moetera avance sur le lac, 5 milles (10 km) à couvrir pour atteindre le front du glacier San Rafael. Le capitaine à la barre louvoie, évite, contourne, réduit la vitesse.

À l’allure d’une bicyclette, la promenade offre le loisir de profiter d’une exposition de sculptures de glaces, itinérante, éphémère, vagabonde. Toutes les nuances du bleu céruléen explosent dans la lumière, les plus petits tempanos brillent de toute leur transparence. Sculptés au couteau ou ajourés de dentelles, les uns se laissent pousser par le vent, d’autres basculent lentement. Une tâche noire attire l’œil du mousse, le capitaine s’approche du point désigné. Sur une table de glace, un lion de mer se retourne sur lui-même et observe d’un œil torve l’origine du bruit venu l’interrompre dans sa sieste.



Le catamaran poursuit son approche. Le glacier gronde, son écho résonne. Parce que c’est bruyant un glacier. Le sérac craque, une crevasse se fend, le glacier desquame et plonge dans le lac, en morceaux.

Une bise glaciale souffle sur le pont, l’équipage frémit. Le glacier soupire.

Épuisé de sa course certainement.

Le mousse cherche la silhouette du voilier ami. Un mât de 25 mètres, ça ne passe pas inaperçu non ? Le valeureux voilier qui revient de l’Antarctique semble minuscule au pied du géant de glace. Les deux voiliers se croisent, les appareils photo crépitent, un évènement à inscrire dans leur histoire de voiliers parcourant les mers du monde.

Le soir, les deux équipages partagent leurs frais souvenirs autour d’un apéritif frappé de glaçons millénaires du glacier San Rafael.



Campo de hielo Patagonico Sur et Campo de hielo Patagonico Norte2

Naviguer dans les canaux de Patagonie, c’est s’immerger dans son histoire glaciaire.

Il y a 20 000 ans un inlansdis d’une épaisseur de 1000 mètres recouvrait la Patagonie3. Le détroit de Magellan et les canaux secondaires sont d’anciennes vallées glaciaires désormais envahis par la mer. Aujourd’hui, deux vastes champs glaciaires s’étirent sur les hauts reliefs de la cordillère, entre le 47° et le 52° parallèles, alimentant une quarantaine de glaciers dont un certain nombre vêlent dans les canaux.

Alors forcément, quand un petit catamaran se balade dans les fjords de Patagonie, il a rendez-vous avec les glaciers.

Bien sûr, la majorité des voiliers croisant dans les latitudes du grand sud voguent à la rencontre des glaciers du Beagle en Terre de Feu, après avoir, pour certains d’entre eux, poussé l’étrave jusqu’à la péninsule Antarctique. On imagine le choc, visuel, émotionnel, l’aboutissement d’un rêve.

Un cheminement

Moetera et son équipage ont fait le choix de suivre la route de Magellan et de croiser dans la région des récits de Francisco Coloane. Les premiers glaciers rencontrés sur la route ne sont pas les plus imposants, la rencontre s’est faite progressivement.

Quelques milles dans l’ouest de Punta Arenas, première escale dans le détroit de Magellan, l’équipage aperçoit les premières crêtes blanches barrant l’horizon, de quoi mettre en émoi le mousse. Mais la photo est décevante, un panorama tâché de blanc, elle ne raconte rien cette photo. 

Par la suite, l’œil s’exerce. Dans un ciel immuablement gris, quand les nuages n’ont pas avalé crêtes et horizon, un halo lumineux signale le reflet d’un glacier. Alors on scrute les reliefs et le ciel à la recherche de l’auréole de lumière. Parfois une langue de glace est aperçue au détour d’une vallée ; une autre fois, les cimes blanches et majestueuses surplombent un horizon clair, on approche des Torres del Paine.



sur la route des Torres del Paine

Puis ce fut les premiers contacts, en annexe ou à pied, Moetera ne pouvant accéder aux fronts de glace défendus par les moraines et des courants trop puissants. Récit à lire dans Ultima Esperanza.

Ensuite il y eut Amalia, qui se signale par son halo lumineux bien avant d’avoir contourné le coude de l’Estero Peel. Un dauphin, certainement surpris de voir arriver un visiteur rare dans cet endroit accessible qu’en bateau et ne se situant pas sur les circuits touristiques, s’empresse d’accueillir le catamaran. Les étraves de Moetera fendent l’eau laiteuse, chargée de particules de sédiments de roches glaciaires en suspension. Des glaçons transparents se balancent. Le glacier chargé de moraines disparaît dans la brume.

glacier Amalia

Sur la route vers le nord, l’équipage hésite. Le glacier Pie XI, dans le parc Bernardo O’Higgins se situe au fond d’un long fjord. Il est, paraît-il impressionnant, un front de glace parmi les plus hauts. Mais les conditions météo ne sont pas favorables et Moetera poursuit sa route vers le petit port de Puerto Eden.

Enfin il y eut San Rafael. Pour l’atteindre, il fallut traverser le redouté et secouant Golfo de Penas, franchir les puissants courants bouillonnants du canal de Carrera del Diabolo, mettre le cap au sud, ce qui revient à faire quasiment demi-tour, et descendre le long Estero Elefante.

Puis les passes, une première baie, une seconde, les cormorans impériaux, mais cela est déjà écrit...

Parfois les images en disent plus long que les récits.

1Tempanos : growlers - petits icebergs flottants

2Pour approfondir sur le sujet de glaciers, et plus précisément le champ glaciaire patagon, je recommande l’excellent site du CNES (Centre National des études Spatiales) – articles concis et précis portant sur les photos satellites (et soyons chauvins pour une fois!)

3e système glaciaire mondial

3Pour comparaison : l’épaisseur de la couche de glace de l’Antarctique atteint 4500 m


San Rafael - exposition vagabonde de growlers

















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