Ultima Esperanza
Moetera a quitté le détroit de Magellan, pluvieux, morne, bien souvent d’humeur bougonne. Il a mis le cap à l’est, à la découverte du dédale des chenaux s’enfonçant dans la cordillère. Les hauts reliefs barrant la route des flux humides venus du Pacifique, la balade de trois semaines en compagnie de matelots embarqués à Puerto Natales fut ensoleillée.
Trois cartes postales de ce détour dans le sud de la Cordillère des Andes, aux pieds du massif des Torres del Paine.
Seno de las Montanas
Moetera remonte le Seno de Las Montanas, long fjord de 50 km, entre hautes falaises et coulées de glace. Le mouillage se situe à l’aplomb d’un glacier avec vue imprenable sur les pics granitiques des Torres del Paine.
Une promenade est prévue à l’heure de la marée haute, car oui, à 150 km de l’océan Pacifique, les chenaux sont sujets au cycle des marées. Donc à marée haute, l’annexe se faufile entre les moraines qui défendent l’entrée du bras menant au glacier. L’eau retenue forme une piscine d’un bleu pâle céruléen. Un glacier lumineux surplombe les murailles noires ruisselantes de chutes d’eau. Au fond de la faille, la falaise bleutée du glacier plonge dans le lac qu’il alimente. Le sérac gronde.
Intrusion. Le bruit mécanique du moteur de l’annexe affole un condor juvénile qui tente de prendre son envol sur un replat trop étroit pour sa jeune expérience. Ses voisines, des cormorans de Magellan nicheuses, restent stoïques, elles n’abandonneront pas leurs nids. Aussi efficace que le 7e de cavalerie, une escouade de cormorans -mâles- prend son envol pour alerter les femelles. Le danger est passé, le vacarme du hors-bord s’éloigne déjà.
Le mousse est intimidé, il se juge importun, un peu voyeur. Le fjord est un petit écosystème qui semble fonctionner dans une belle harmonie. Sur la plage de la piscine, une colonie de ouettes picorent dans les graviers, dans l’eau, deux loutres plongent et reviennent à la surface, barbotent, font la planche.
Promenade dans l’Estero Ultima Esperanza
L’estuaire de l’Ultime Espoir. Étymologie évocatrice d’un état d’esprit, celui d’un capitaine espagnol1 cherchant l’entrée occidentale du détroit de Magellan. Perdu dans le dédale de chenaux aux multiples bras secondaires, on dit qu’il fut pris d’un profond découragement. On le comprend, il se trouvait alors à plus de 150 kilomètres de l’océan Pacifique !
L’Estero Ultima Esperanza est fermé par la cordillère Sarmiento, il est alimenté par les glaciers du massif Balmacéda, et dans son nord, surplombe les majestueux Torres Del Paine.
Il pleut. Moetera longe au plus près les hautes falaises noires ruisselantes de l’Estero. À l’approche du glacier, le catamaran glisse sur une eau turquoise, légèrement laiteuse. Contraste des couleurs rendu par l’eau de fonte se maintenant en surface.
Cap vers la baie fermée aux pieds des glaciers, première escale à l’ouest. Une balade en annexe sur la rivière, une partie de pêche sur la plage de galets. Quelques cormorans sentinelles de leurs colonies s’envolent en état d’alerte, un condor tourne haut dans le ciel gris. Le sérac gronde. On ne s’en lasse pas.
Deuxième escale à l’extrémité est de la baie. Moetera appareille tôt le matin, il s’agit de traverser la baie avant que le vent ne se renforce à la mi-journée. Le catamaran est autorisé à apponter après le départ de la navette touristique. Une balade sous les rafales sur le sentier qui mène au glacier et c’est l’heure de repartir. Clapot, vent de travers, 30 nœuds. Dans le carré, les mousses retiennent tout objet susceptible de voler, chamboule-tout s’est invité. Le catamaran vire. Instant suffisamment rare dans ces contrées pour être signalé, Moetera navigue vent portant, 9 nœuds, un grand plaisir !
Estancia Eberhardt, puerto consuelo
Le capitaine incline la barre de 45°, laisse dans son sud l’Estero Ultima Esperanza. Le catamaran avance avec prudence, les relevés manquent de précision et le sondeur n’apprécie pas l’opacité rendue par les nappes de kelps, ces grandes algues rouges. Magie de la géographie, et pour le grand plaisir de l’équipage, le petit fjord déroule le paysage au rythme du catamaran.
La lande rousse des graminées d’été s’étend jusqu’à la grève de sable noir, l’horizon est barré par la ligne bleue des reliefs et, surplombant avec majesté ces paysages bucoliques, les glaciers et les pics des Torres del Paine.
Le catamaran passe devant une première estancia2 reconvertie en base de loisirs. Quelques courageux touristes pagaient en kayak, des téméraires se promènent en paddle. La météo est belle, certes, mais reste fraîche !
Le fjord s’élargit, Puerto Consuelo est une belle anse. Un grand catamaran blanc battant pavillon allemand -on comprendra plus loin l’intérêt de cette précision-, semble mouiller là en permanence, du moins pendant la saison estivale, car en hiver le fjord est pris par les glaces. Quelques growlers3 s’attardent le long des rochers en cette fin d’été.
Moetera est à l’ancre devant l’estancia Eberhardt, du nom de son fondateur, un marin prussien venu à la fin du XIXe siècle, comme tant d’autres européens, tenter sa chance dans l’Eldorado qu’offraient alors les terres inexplorées de Patagonie4. Ses descendants occupent encore aujourd’hui l’exploitation -d’où le pavillon allemand sur le catamaran blanc!-. On comprend le choix du fondateur, un accès facile par les canaux, un abri privilégié, de vastes prairies pour y développer l’élevage ovin, un site d’une grande beauté.
C’est là que le hasard rendit un service de taille au catamaran et son capitaine.
Un soir, le moteur de l’annexe a refusé de démarrer. Le capitaine avait bien identifié la panne, mais il lui manquait les pièces de rechange. Le petit port de pêche de Puerto Natales ne dispose pas d’atelier de mécanique marine ; en cas de panne, les professionnels s’adressent à Punta Arenas, située à 200 km par la route.
C’est alors, qu’un matelot du bord découvre, dans un guide, un contact identifié spécialiste des moteurs hors-bord. Il est à Puerto Consuelo, Monsieur Eberhardt, nous dit le matelot… Le catamaran revenu à Puerto Natales la veille, reprend donc le chemin du fjord.
Amis navigateurs qui auraient besoin d’une assistance mécanique dans cette région, ce qui réduit considérablement le nombre de personnes potentiellement intéressées…, sachez que Monsieur Eberhardt sis à Puerto Consuelo a pour hobbies la mécanique marine et qu’il possède un magnifique atelier dans son estancia ! Ce monsieur prit donc en charge le moteur hors-bord et dans la journée sut le remettre à neuf ! Voilà comment dans un lieu isolé et difficile d’accès, le hasard mit sur la route du capitaine un mécanicien providentiel pourvu des pièces adéquates.
Puis, les matelots quittent les uns après les autres le bord, et Moetera, son capitaine et son mousse reprennent la route après trois semaines passées dans l’Estero Ultima Esperanza.
Le catamaran met le cap sur Puerto Eden, une route d’un peu plus de 250 milles (450 km). Le rythme reprend. Trois jours de navigation, escale à l’abri d’un front de nord-ouest.
Averse, bruine, grain, de retour dans la partie occidentale des canaux, Moetera retrouve la pluie. Persistante.
Le rituel de l’araignée
Exercice archi connu des navigateurs dans les canaux de Patagonie : celui de l’amarrage en araignée. On ne navigue pas de nuit dans les chenaux, alors chaque soir, les navires se mettent à l’abri des williwaws qui dévalent des reliefs et des bourrasques qui battent les chenaux. Une petite crique arrondie, une échancrure dans la roche, un fjord finissant. Le choix est facilité par l’existence d’un guide particulièrement détaillé, que les marins ont baptisés « la bible bleue ». C’est tout dire.
Selon la difficulté de l’endroit et la météo, l’exercice occupe l’équipage entre une demie-heure et une bonne heure. Facile par temps calme, elle peut prendre un tour délicat si un courant d’air pousse le catamaran vers les récifs. Les trois-quart du temps, la manœuvre se fait sous la pluie.
La manœuvre est la suivante : placer le bateau poupe face à terre, ancrer, dérouler les aussières en vue de les amarrer à un tronc ou un rocher. Le but est d’empêcher l’évitage.
Pendant que le mousse actionne le guindeau pour libérer l’ancre, le capitaine met l’annexe à l’eau, rejoint la rive et fixe l’amarre sur un tronc ou un rocher. La manœuvre est répétée sur les deux bords. Les aussières tendues, le navire est stabilisé. Le vent peut hurler toute sa furie, le sommeil du capitaine sera serein.
On ne va pas se mentir, les premiers amarrages donnent lieu à quelques poussées de sueurs. Sourcils froncés d’un capitaine exaspéré par la lenteur de son mousse, cri d’alerte d’un mousse inquiet de voir le catamaran dériver lentement mais sûrement vers les rochers, silences qui en disent long. Bref, l’écho de vifs échanges a raisonné dans quelques caletas et fait fuir plus d’un couple de canards brassemer.
Dans le petit matin, sous la pluie, l’équipage reprend la manœuvre à l’envers. Lover les aussières, relever l’ancre. Exercice humide et vivifiant.
Les techniques s’affinent au fur et à mesure du voyage. Les gestes gagnent en rapidité et en assurance et désormais la manœuvre ne perturbe plus le silence de la caleta.
Le catamaran quitte la caleta, guidé par les dauphins.
Pluie, vent de face… la grand’voile est hissée mais les moteurs ronronnent.
1Capitaine Juan Ladrillero, navigateur du milieu du XVIe siècle, le successeur de Magellan pour ce qui concerne la découverte du détroit et sa cartographie.
2Estancia –hacienda, ranch, exploitation agricole et d’élevage, nom commun en Argentine et au Chili
3Growlers : petits iceberg ou gros glaçons flottants, se dispersent rapidement avec le courant du torrent glaciaire
4Hermann Eberhardt fonda le ranch Puerto Consuelo en 1893, il est le premier exploitant à occuper cette région, avant la création du petit port de Puerto Natales.






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