Sur la route du Golfe des Peines

 


Puerto Eden

La tasse de thé fumant réchauffe le corps. Il fait encore nuit. Dans cet hémisphère aux saisons inversées, les nuits s’allongent désormais, la saison fuit l’été, l’hiver viendra.

Le mousse a lancé le chauffage dès son réveil. Rituel savouré d’un petit déjeuner, thé, pain toasté, yaourt-maison et lecture dans le cocon du carré. Puis le mousse range la table et installe la banquette du carré, plus confortable pendant la navigation. Le capitaine sort le premier, enfile son équipement imperméable et se couvre d’un bonnet de laine. Tout en descendant l’annexe, il observe le mouvement des nuages et le léger balancement du catamaran ; il annonce : on commence par « la tribord ». La manœuvre consiste à « replier l’araignée », lover les aussières, lever l’ancre.

Les étapes de 30/40 milles s’enchaînent, toujours en début de journée, avant que les rafales de 30 nœuds s’engouffrant dans le canal ne viennent contrarier la route du catamaran.

Le capitaine incline la barre, 20 ° ouest, cap sur la baie bien abritée où se niche le petit village Puerto Eden. Ce jour-là, ce sont deux voiliers français qui jettent l’ancre. Moetera, venu du sud et un voilier « Figaro 1 » venu du nord, arborant le pavillon breton.

Il pleut, naturellement.

Sur le versant abrité des vents dominants s’étirent en file indienne des petites maisons colorées construites sur pilotis. On emprunte la passerelle ou une barque pour se déplacer dans le village, évitant ainsi de patauger dans un sol ruisselant et couvert d’une mousse spongieuse ; on imagine aussi la neige envahissante durant cinq mois.

Le mousse fouille dans le taillis de framboisiers et récolte quelques fruits rouges, au goût légèrement acidulé, un régal inattendu. Un chien de berger au regard triste et au poil blanc sale -mais comment garder le poil blanc avec toute cette boue !- cherche la caresse du capitaine. Une poule et ses poussins s’échappent sous la rambarde.

Voilà, le village.

Dans les petits jardins s’entassent quelques casiers de pêche au crabe, des bidons de la réserve de gasoil, du bois de chauffe dans le bûcher et dans un coin, mal cachés par la clôture, des appareils électro-ménagers mis au rebus. La question épineuse et insoluble des déchets qui s’accumulent dans les sites isolés. Le coût d’enlèvement est trop élevé, alors, on pousse le lave-linge défectueux juste à côté du vieux poêle percé, abandonné il y a 20 ans. On remet à plus tard ce qui ne sera jamais fait.



Est-ce encore un village ?

Deux ou trois habitants croisés sur la passerelle, parfois l’onde d’une barque à moteur balance le catamaran. Des sourires et des salutations toujours chaleureux. Un enfant accompagné par la grande sœur rejoint l’école désormais surdimensionnée, comme un pantalon trop large qu’il faut retenir pour qu’il ne tombe pas. Tapis colorés, piles de livres illustrés, pots de crayons de couleurs posés sur les tables, le mousse regarde à travers les vitres et imagine la journée d’école des 7 enfants de l’île et de leur maître ; à charge pour eux d’empêcher que l’école ne tombe en désuétude.

Isabel

Isabel, bien connue des marins de passage, accueille l’équipage dans sa petite boutique. Sur le groupe de messagerie, la consigne tourne : la commande doit être envoyée à l’avance à Isabel, le temps de faire venir la livraison par le ferry de Puerto Natales, parfois une semaine, parfois moins. La livraison pour Moetera est prévue dimanche. Isabel s’inquiète du menu à préparer pour le lendemain. Poisson et crabe -bien entendu- seront dégustés dans la salle à manger familiale, une table est mise avec vue sur la baie. Le mari d’Isabel et son petit garçon s’installent sur le canapé du salon, le grand écran de télévision déroule les informations en boucle. Étrange contraste. Celui d’un isolement géographique, il faut 34 heures au ferry, unique moyen de liaison, pour rejoindre Puerto Natales la ville la plus proche, mais la guerre au Moyen Orient s’incruste dans le salon d’Isabel, en continu.

Tout en tressant un panier destiné à la vente des rares touristes passant à Puerto Eden, Claudio, le mari d’Isabel, parle de son métier. Il apprécie le passage des marins, une vingtaine de voiliers fait escale à Puerto Eden chaque année. Alors il parle de la pêche, la saison du crabe est fermée, sauf pour la consommation personnelle. Il évoque la période faste, il y a 30 ans quand la myticulture faisait vivre un village de 700 habitants. Il y a 10 ans, les algues rouges, toxiques ont envahi les canaux, détruisant les réserves des fermes salmonicoles, tuant des dizaines de baleines. La petite industrie de Puerto Eden n’y résista pas. 80 habitants vivent aujourd’hui dans ce petit village, dont une partie travaille pour la capitainerie et la gendarmerie maritime. La petite communauté descendant des kawesqars se disperse dans les villes où les jeunes préfèrent désormais s’installer. Les photos du village offrant un paysage typique et original, « instagrammable », cache une réalité plus sombre.


Deux évènement viennent égayer la dernière journée d’escale.

La météo est estivale, ciel azur, atmosphère calme, suffisamment rare pour être souligné tout de même ! La baie reflète les couleurs des petites maisons sur pilotis. Le village s’anime. Quelques personnes parcourent la passerelle, les barques sillonnent la baie. Le ferry est arrivé en milieu d’après-midi. L’évènement hebdomadaire. On s’affaire sur la cale, caisses et bidons y sont débarqués. Isabel et sa fille embarquent, la mère accompagne la lycéenne qui reprend l’année scolaire à Puerto Natales. La jeune fille ne reviendra dans son village qu’aux prochaines grandes vacances, dans dix mois. Le voyage est trop cher pour la faire revenir plus souvent, nous avait expliqué Isabel.

L’escale est courte. Une petite demi-heure. Puis le ferry repart. Claudio livre la commande, il y ajoute quelques kilos de poissons péchés le matin. Et dans un large sourire, il lance un « buen viaje » !

Angostura Inglesa

- Angostura Inglesa ! Tout le monde sur le pont ! Winchs, cabestans, ancres, prêts pour un mouillage d’urgence ! C’est le capitaine Melias Quilàn qui lance l’ordre, dans la nouvelle de F. Coloane, Le Pas de l’Abîme1. Et pour que le lecteur comprenne bien la dangerosité de la scène, un cargo navigant de nuit dans les canaux, il ajoute qu’à cet endroit, «Si un bateau vient du nord et l’autre du sud, un seul doit passer. Si les deux passent en même temps, l’un fera naufrage», prévenaient les instructions nautiques.

Cette scène se déroule dans l’unique nœud situé dans le milieu du canal ouvrant sur le Golfe des Peines, canal long de 160 milles (300 km) séparant le continent à l’est et l’île Wellington à l’ouest et emprunté par les navires préférant éviter les 50emes rugissants de l’océan Pacifique.


Les mesures de prudence s’adressent davantage à des cargos qu’à un voilier qui se faufilera plus facilement entre les hauts fonds et les écueils parsemés dans ce double goulet où les flux poussés par les marées s’engouffrent. Les courants peuvent atteindre 8 nœuds, il s’agit donc de calculer avec soin l’heure du passage. La capitainerie de Puerto Eden veille et livre les conseils adéquats aux navires.

Dès l’aube, Moetera appareille, le capitaine a fait son calcul, il faut franchir Angosturo Inglesa avant la bascule de la marée. Dès les premiers milles, la capitainerie de Puerto Eden avertit Moetera que le cargo Ursula Indus, à quelques milles dans son sud, est prioritaire. Message reçu.

À l’approche de la première passe, le cargo semble encore loin derrière Moetera. Le capitaine engage le voilier qui croise un cargo faisant route vers le sud. Les deux navires se saluent. Un troisième cargo patiente à l’entrée nord, Ursula Indus se fait désirer…

Sous la pluie battante, Moetera franchit les deux goulets et s’engage dans le canal Messier.

Le hasard est encore une fois intervenu. Depuis Puerto Natales, soit 250 milles, et pas moins de 10 jours de navigation, Moetera a croisé deux, peut-être trois cargos. Et c’est dans ce passage délicat, qui exige de la part des pilotes la maîtrise de la manœuvre et de la part de la capitainerie de Puerto Eden une veille constante, c’est donc dans ce passage d’une dizaine de milles et large d'à peine 500 mètres  que Moetera croise pas moins de trois cargos.

L’animation fut bienvenue dans un parcours qui devenait routinier !

Pascaleta

Moetera poursuit, cap au nord, dans le large canal Messier qui mène au Golfe des Peines. Les rafales soulèvent les tourbillons d’eau. Vent de travers et courant portant, Moetera file à 8/9 nœuds. Deux étapes le mènent aux portes du golfe, cette ouverture sur l’océan Pacifique est redoutée des marins. Les forts vents d’ouest ont drossé plus d’un navire sur les rivages escarpés et le Pacifique, rencontrant à cet endroit des fonds moins profonds, termine sa course dans une houle atteignant fréquemment 4/5 mètres. En 1740, le grand-père du poète Lord Byron fit naufrage à cet endroit. Un excellent récit historique lui donne la parole, une aventure humaine extrême, « Les naufragés du Wager2 ».

Il s‘agit donc d’attendre la météo favorable pour traverser le golfe et franchir le Cap Tres Montes au nord. Et naturellement un coup de vent est annoncé. Alors le capitaine cherche un abri.

Moetera longe les îles Wager et Byron, le capitaine voudrait éviter le mouillage dans la caleta Ideal, qui justement dans les conditions météo à venir, ne l’est pas. Le capitaine fouille la carte et repère. Moetera s’avance dans une caleta non inventoriée. Le mousse en veille sur la proue alerte, hauts fonds. Annexe descendue, le fond est sondé. Non, pas ici. Remonter l’ancre, manœuvrer pour sortir du fjord étroit tout en évitant les nappes de kelp. Chercher un autre abri. Un peu plus dans le sud. Moetera peut s’avancer jusqu’au fond du fjord. L’équipage amarre en araignée. Le catamaran est à l’abri dans une caleta fraîchement baptisée par le capitaine « Pascaleta ».

1Le Pas de l’Abîme – nouvelle - Le Golfe des Peines – Francisco Coloane

2Les naufragés du Wager – David Grann – éditions du Sous Sol - 2023












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