Détroit de Magellan, du cap des Vierges au cap Froward
Unique formation géologique, longue de 610 kilomètres, bordée dans sa partie orientale par les steppes de Patagonie et de la Terre de Feu et traversant, dans sa partie occidentale, la Cordillère des Andes, le détroit de Magellan connecte les océans Atlantique et Pacifique.
Embouquer le Détroit de Magellan
Dans sa cabine, alors que la tempête fait rage depuis plusieurs jours, le mousse relie la biographie de Fernand de Magellan, de Stephan Zweig1.
« Le 18 octobre 1520, après soixante jours d’attente superflue2, Magellan donne l’ordre du départ. On dit la messe, les hommes communient et les navires, toutes voiles dehors, se dirigent vers le sud. Encore une fois la tempête accourt violemment à leur rencontre et il faut arracher mètre par mètre à l’élément hostile. Aucune verdure ne console le regard, la côte s’étend toujours aussi vide, aussi déserte et inhospitalière, rien que du sable et des rochers, des rochers et du sable. Le quatrième jour, le 21 octobre 1520, ils aperçoivent enfin un promontoire entouré d’écueils blancs, au-dessus d’un rivage étonnamment déchiré. Derrière ce cap, appelé par Magellan « Cabo de las Vírgenes », en l’honneur des saintes du calendrier, s’ouvre une baie profonde aux eaux noires. »
8 décembre 2025 – autre époque, autre ambiance
Le capitaine a fait ses calculs, la météo est favorable, Moetera embouquera le détroit de Magellan à l’heure de la bascule de la marée, 6h00 du matin. Alors le catamaran, arrivé la veille à quelques milles de l’embouchure, patiente aux pieds des falaises de craie qui forment une longue ligne droite tranchée par une fine lame et dont la partie orientale s’est retrouvée submergée par l’océan. Au sommet, la steppe, un plateau aride jusqu’aux Andes, est le terrain de jeu des vents d’ouest dévalant des altitudes andines.
Au point du jour, le mousse actionne le guindeau ; le catamaran vire, cap vers le sud.
À 7h00, le voilier a doublé le phare du cap des Vierges et s’apprête à passer sous celui de la Pointe de Dungeness. Dans le partage des territoires, le cap des Vierges fut confié à l’Argentine. Mais le détroit en son entier est chilien. Alors les Phares et Balises chiliens ont planté un phare à quelques centaines de mètres de l’argentin. Désormais en bon voisinage, deux phares président à l’entrée du détroit de Magellan.
« Au début cela avait été très dur. Ils s’étaient déjà engagés assez loin à l’intérieur de la baie lorsque la tempête avait éclaté. Quoiqu’ils eussent tout de suite amené les voiles, ils avaient été chassés en avant par les vagues. Déjà ils se voyaient sur le point d’être jetés contre le fond de la baie, lorsque soudain ils avaient remarqué qu’elle n’était pas du tout fermée, comme ils le croyaient, mais s’ouvrait derrière une saillie, en une sorte de canal. Par cette route plus tranquille ils étaient parvenus dans une seconde baie, qui se rétrécissait à son tour, pour s’élargir ensuite. Pendant trois jours ils avaient ainsi avancé, sans parvenir au bout de cette étrange voie d’eau. Ils n’en avaient pas trouvé la sortie, mais une chose était sûre : ce n’était pas un fleuve. »
Contre l’avis de ses pilotes convaincus qu’il s’agissait d’un fjord, le capitaine général Magellan avait envoyé ses deux meilleurs vaisseaux, le San Antonio et le Conception en reconnaissance. Ils mirent trois jours pour franchir les deux goulets, qui se situent à 30 et 75 milles de l’entrée, les équipages constatèrent trois indices imparables, le cycle des marées, la présence de l’eau salée et les oiseaux de mer à près de 100 milles de l’embouchure.
2025 - 2030
Les premières plateformes offshore apparaissent au loin dans le sud de l’embouchure. Ces exploitations permettent d’alimenter en énergie la région jusqu’au centre du Chili et d’exporter en Argentine. Ces réserves s’épuisent et de nouveaux projets sont en passe de voir le jour. Le méga projet, H2 Magallanes3, se donne pour objectif de produire 350 000 tonnes/an d’hydrogène vert à partir de 2030. Sur terre et sur mer, 600 éoliennes et des usines de productions et de dessalement seront construites ; le paysage de l’entrée orientale du détroit, à ce jour encore peu exploitée, voire déserte et sauvage par endroits, devrait considérablement évoluer.
Moetera glisse sur des eaux calmes. Les dauphins abandonnent la partie et repartent vers le large.
À l’entrée du premier goulet, le courant se renforce, cumulant l’effet d’entonnoir et celui de la marée montante. Les deux goulets sont franchis dans la journée, le courant atteint 6 voire 7 nœuds, Moetera file à 12/13 nœuds. Le catamaran louvoie entre les nappes de kelp, ces longues algues marines qui ont la fâcheuse manie à vouloir s’entortiller dans les hélices. À 21h00, Moetera est à l’ancre à l’abri, dans la baie de Puerto Zenteno après avoir parcouru 95 milles dans la longue journée de l’été austral.
Un coup de vent d’ouest est annoncé pour le lendemain.
Les 50e hurlants
Les observateurs, très probablement des marins, qui ont baptisé ces latitudes ne s’y sont pas trompés. Ici, la force du vent ne suffit pas à faire la tempête, les rafales à 50 nœuds sont fréquentes. À la force s’ajoute la durée, les deux caractéristiques sont indissociables. Quand la tempête dure quatre, cinq jours voire plus, que le vent hurle en permanence, qu’il fige les visages dans son air glacial, été austral ou pas, alors oui, il s’agit bien d’un coup de vent dans les hautes latitudes.
Les deux premiers jours, l’équipage apprécie le huis clos chauffé du carré. Un peu de repos à 30 milles à peine de Punta Arenas, aucune avarie sur laquelle le capitaine devrait intervenir, aucune contrainte. Lectures, films et petites recettes du bord, on en profite. Le quatrième jour, le vent souffle toujours, 45 nœuds au bas mot, le vacarme abrutit les esprits. Le cinquième jour, on se met à rêver de silence, et à penser aux tempêtes polaires qui peuvent s’éterniser sur plusieurs semaines d’affilée.
Puis le voilier reprend la route. Une étape de 30 milles dans le détroit, avec le courant dans le dos, allez… une demie journée de navigation ?
Et l’ancre est levée à l’aube, on profite des longues journées d’été austral.
À midi, le capitaine jette l’ancre, au sens figuré comme au sens propre. Moetera a parcouru 5 milles… 6 heures pour moins de 10 kilomètres. Deux pas en avant, un en arrière. La bataille avec les nappes de kelp fut rude, les repérer, les contourner, faire demi-tour. La lutte contre le vent fut vaine. Annoncé à 15 nœuds de travers, il se renforce avec des rafales à 30 nœuds de face. On est loin des conditions extrêmes, ce n’est pas le propos, mais le courant portant et les moteurs en marche ne suffisent pas à compenser ces handicaps, Moetera piétine.
Le catamaran repart en fin de journée. Au prés serré, le clapot dans le détroit est chahuteur. Le capitaine ne lâche pas la barre. À la tombée de la nuit, Moetera mouille devant Punta Arenas.
Mais que vont-ils faire dans ce détroit ?
La route par le sud, celle contourne la Terre de Feu, Ushuaïa et le canal du Beagle est saisissante de beauté. Et pourquoi ne pas en profiter pour faire le tour du Horn, y gagner son mérite et la boucle d’oreille du hornier ? Le détroit de Magellan ? Pfff, plus personne n’y passe. Allez, sur 100 voiliers privés qui rallient cette région, à peine 5 d’entre eux passent par le détroit. Dont Moetera. Un choix assumé, celui de suivre la route de Fernand de Magellan. Constater de visu et en expérience ce que tous les historiens et les navigateurs affirment : ce gars était un génie. Avancer dans de telles conditions météorologiques avec si peu de connaissances et d’outils de repérage et des navires lourds et peu maniables… l’exploit qui inventa le monde moderne en bouclant la première circumnavigation fut réalisé par un génie, c’est certain. Avec tous ses moyens techniques, un navire maniable, sûr et confortable, une autonomie en matériel de rechange, en vivres, électricité et eau, des cartes, des guides, des applications, des prévisions, des récits, des témoignages et la communication satellite… quand bien même le navigateur plaisancier profite de ce confort et de cette sécurité moderne, la navigation à la voile dans le détroit de Magellan reste une épreuve.
L’antichambre des canaux de Patagonie
La métropole régionale, Punta Arenas, jolie ville aux toits de tôles rouges ou bleus couvrant les pentes des collines, est installée à la frontière de la steppe de Patagonie et de la forêt magellanique. Vers l’ouest, les reliefs s’élèvent, les pentes se couvrent de forêts de hêtres et de résineux, les crêtes rocheuses dévoilent leurs neiges éternelles.
Après trois jours de démarches et diverses courses d’avitaillement (période de réveillons oblige, l’équipage a de quoi se faire plaisir), le capitaine annonce une nouvelle fenêtre météo et Moetera reprend la route sud-ouest dans le détroit. Le vent, lunatique et plus fort qu’annoncé, allonge la navigation. Le clapot secoue le catamaran.
Un abri est choisi. Dans le sud du cap Froward, la caleta Beaubassin est parfaitement nommée. Une passe étroite ouvre sur un bassin circulaire, les forêts dévalent les reliefs et plongent dans l’eau noire ; vers l’ouest, les cimes enneigées surplombent le catamaran amarré à la mode de Patagonne. Une ancre, deux amarres.
L’équipage entre dans l'univers magique des canaux de Patagonie. Ce sera le point le plus au sud pour le catamaran. La prochaine navigation mettra le cap au nord.
1Magellan, Stephan Zweig, 1938, Bibliothèque numérique romande
2Attente du 26 aout au 18 octobre 1520 dans l’embouchure du Rio Santa Cruz, cette escale n’a pas été comprise par les équipages de Magellan, alors qu’ils venaient de passer deux mois d’hiver quelques centaines de milles plus au nord dans la baie de San Julian.
3H2 Magallanes – projet porté par TotalEnergies







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