Naviguer de nuit - Fragments



Le solstice d’été approche. Décembre, sous le 50° sud. La nuit se rétrécit, la clarté attrape les heures des petits matins et des longues soirées. Est-ce par esprit de contradiction que le mousse se prend l’envie d’écrire sur la navigation de nuit ?

Pépites d’une veille de nuit au large de la Patagonie argentine

Le catamaran dérive lentement. Parti de Rio Gallego, lobjectif est de mouiller sous la falaise du Cap des Vierges et de doubler ce cap le lendemain, profitant ainsi du courant de la marée montante pour embouquer le détroit de Magellan. 50 milles (80 km) en 20 heures, Moetera s’inscrit à un concours de lenteur, 1 à 2 nœuds, des pointes à 3 nœuds dans les descentes… Au cœur de la courte nuit de l’été austral, le mousse rejoint le poste de barre pour un dernier tour d’horizon avant de réveiller le capitaine pour son tour de quart. Sur bâbord, trois dos blancs à dorsales noires ondulent à la surface de l’eau. Les dauphins de Commerson ont accepté le défi de lenteur lancé par le catamaran. Ils se retournent, nagent tranquillement vers l’étrave, se laissent porter jusqu’à la poupe. Leur danse est indolente, en rythme avec le catamaran. Sur tribord, deux lions de mer rejoignent quelques instants le groupe puis se lassent et quittent la partie.


Quelques nuits auparavant, 45° sud, route vers Puerto Deseado

Il est une heure du matin, le capitaine passe la main et disparaît sous la couette, il vient d’assurer un long quart ponctué de nombreuses manœuvres. Le mousse prend la relève. Le vent est enfin établi, Moetera glisse sur un océan calme, teinté de moire aux reflets indigo scintillant d’orangé. Le mousse sort au poste de barre et fixe la lune. Une énorme sphère, deux tâches pour ses yeux ronds, une pour sa bouche. Cette nuit, la lune est joufflue et souriante. C’est la Super Lune, la dernière de l’année. Cet épisode lunaire rappelle au mousse la dernière nuit de navigation dans le nord de la péninsule de Cape York (Australie). Le pont de Moetera et les récifs de la Grande Barrière de Corail se teintaient de ces mêmes reflets flamboyants.


18 nuits sans ciel, traversée de l’océan Indien, Coco’s Keeling vers Victoria, Seychelles. 2500 milles (4500 km)

D’humeur querelleuse et lunatique, l’océan Indien ne dément pas sa réputation de mauvais gars. Le catamaran subit. Le ciel gris sale se heurte aux déferlantes submergeant le pont de Moetera. Chaque soir, ce ciel gris sale se laisse engloutir par une nuit sans lune. Noir pâteux, l’horizon se fond dans ce magma de noir d’eau et de noir d’air. 1400 milles (2500 km) sont ainsi laborieusement parcourues par le catamaran chahuté quand sa route traverse l’archipel des Chagos laissant dans son sud l’atoll de Diego Garcia. L’ évènement survient au milieu de la nuit, rompant la monotonie de cette traversée chaotique. L’équipage suit l’évolution d’un halo au loin qui se fait de plus en plus lumineux. De puissants feux laissent apparaître une piste d’aviation et des bâtiments de l’US Navy. La base américaine est installée sur un minuscule archipel au milieu de l’océan Indien, revendiqué par les mauriciens mais appartenant à la Grande Bretagne qui en loue une partie aux États-Unis.

L’atoll doublé, Moetera s’enfonce à nouveau dans la nuit d’encre pour le millier de milles (1800 km) restant à parcourir jusqu’aux Seychelles.

Orages

Au large de Madagascar, les orages d’été grondent et avalent la voûte étoilée en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Le ciel d’un noir opaque s’abat en pluie torrentielle sur le pont du catamaran. Le capitaine prend trois ris en urgence. L’ orage surprend par sa rapidité dans cette région.

La voûte étoilée

En Mer de Corail (Pacifique ouest), la Voie Lactée semble plus proche que sous d’autres cieux. Sous ce ciel scintillant, l’expression « toucher les étoiles » devient vérité. Le marin, mousse ou vieux loup de mer, de quart la nuit, plonge son regard dans ce spectacle infini et peut-être dans ces instants se rêve-t-il astronome.

Et un peu poète aussi.

Un ciel très fréquenté

Au large de Madagascar, les étoiles filantes se font nombreuses. Assis au poste de barre dans la douceur de la nuit tropicale, le mousse s’amuse à les compter.

Au mouillage, dans la baie d’Antsantsa, sur la côte nord-ouest de Madagascar, le halo des lumières de la ville de Diego se détache dans la profondeur du ciel de l’océan Indien. A cet endroit, la Grande Île se rétrécit, formant une pointe de flèche, comme une défense contre le terrible océan, c’est le Cap d’Ambre. Le catamaran mouille dans une baie où la distance entre les deux rives, côté océan Indien et coté Canal du Mozambique, ne dépasse pas 10 kilomètres. Le mousse contemple le ciel, pur, lavé par un orage puissant de fin de journée. Un mouvement furtif attire son attention. Un objet transperce l’atmosphère traînant derrière lui une chevelure de feu qui s’évanouit dans l’océan Indien. Une comète ? Plus certainement un débris satellitaire ou une météorite. Distorsion maximale du temps entre l’évènement et le souvenir, ce spectacle d’une durée d’un millième de seconde reste gravé à vie dans la mémoire.


Par une belle soirée d’été, dans un jardin ou sur une plage, un grand frère pointait du doigt le ciel étoilé. Ce grand frère égrenait les noms mystiques des constellations, traçait dans un large mouvement du bras la Voie Lactée, insistait sur la couleur des planètes, lançait immanquablement le défi d’apercevoir une étoile filante. Fais un vœu, disait-il. On le connaissait déjà ce ciel, sur le papier, les astres étaient tracés en couleur d’or sur le grand planisphère bleu-nuit. Aujourd’hui, on utilise les applications dédiées. Peu importe le support. Si leur objet est de retracer la réalité, les unes et les autres sont fausses. Aujourd’hui, l’enfant assis dans le pré, le nez planté dans le ciel étoilé, n’est pas dupe. Il voit une multitude d’éclats pourtant absents des cartes. Étoiles filantes ? Non, train de satellites. Ça ne compte pas pour les vœux. Des milliers de satellites jouent des coudes pour se faire de la place. Notre ciel en est saturé. Et comme la technologie fait bien son œuvre, le marin n’observe plus les constellations pour tracer sa route, il utilise le Global Positionning System (GPS), système de géolocalisation par satellite. CQFD.

Naviguer le long des côtes la nuit

Moetera cabote le long de la côte Brésilienne, au sud de Rio de Janeiro. Les littoraux des états de Sao Paulo, du Parana, et de Santa Catarina forment un long ruban côtier urbain. Un millier de kilomètres de lumières artificielles, d’éclairage urbain, de plages bordées de lampadaires puissants, ça, les brésiliens en sont friands ! Dans cette pollution lumineuse, les étoiles palissent, la Voie Lactée se fait discrète.

Un point commun aux côtes brésiliennes, argentines, australiennes, tanzaniennes ou malgaches ? Et probablement ailleurs aussi, mais le mousse se borne à évoquer ce qu’il connaît. L’éclairage des stades ! Peu importe l’heure de la nuit, que le stade soit occupé ou non, le rectangle sacré est équipé de puissants spots ; à plus de dix milles au large, le marin de quart les repère sans aucun doute.

Le catamaran longe les îles Secondaires, à quelque encablures de la côte du Mozambique. La lune joue à cache cache avec les nuages. Les rivages inhabités sont plongés dans une totale obscurité. Les îlots se distinguent à peine. Et c’est la panne. Les batteries en vrac. Plus de pilote, plus d’assistance à la navigation, plus de lumières dans le catamaran. Pendant que le capitaine se glisse sous la couchette de la cabine où se logent les batteries, le mousse prend la barre. Garde le cap ! Dans le noir … garder le cap ? Dans le noir, on perd ses repères. Le mousse s’inquiète, passe-t-on bien au large des petites îles et de leurs écueils ? Alors il fléchit la barre un peu trop sur bâbord, s’éloigner des petites îles. Le catamaran prend la houle de face et le capitaine, tête en bas dans les batteries, n’apprécie guère d’être secoué. Tiens le cap ! Il remonte, redresse la barre que le mousse désormais s’applique à maintenir. Batteries réparées, pilote et lumières retrouvés, on apprécie le confort moderne de la navigation.

Croiser des feux

Feux de tête de mât, feux tribord, bâbord, de poupe, vert, rouge, blanc, deux, trois, la litanie des feux de navigation font le socle de l’apprentissage du marin. Le mousse les observe, les repère. Chalutier en pêche, cargo doublant par tribord. Sur l’écran qui diffuse dans le carré sa lumière fade, s’affichent sur la carte les symboles, rouge pour la position du catamaran, triangles verts pour les navires croisés. Le logiciel signale la route d’un trait, calcule, estime, alerte ; la navigation assistée est hyper sécurisante. Au milieu de l’Atlantique, le mousse rejoint le poste de barre toutes les 20 minutes, tour de l’horizon noir, repérer d’éventuels feux déjà signalés sur l’écran.


En Mer d’Argentine, le mousse surveille les feux de pêche d’un chalutier. Visible à l’œil, le navire reste pourtant invisible sur l’écran, puis finalement apparaît par intermittence. Lui a bien repéré le catamaran, mais il reste discret. Il est a trouvé un bon filon et ne compte pas le partager avec ses collègues !

Le catamaran navigue dans le sud de la Mer de Timor, il a quitté Darwin (Australie) et rallie l’Île Christmas. Le capitaine, au poste de barre, surveille. Les lamparos des pinisis, les petits bateaux de pêche indonésiens, disparaissent derrière la houle. Difficile de comprendre leurs manœuvres ; inutile de les chercher sur l’écran, les petits pêcheurs ne sont pas équipés d’un système de géolocalisation.


La vue est mise à l’épreuve dans la pénombre. Les autres sens prennent le relai. Le parfum humide des palétuviers signalent la rive à quelques milles, le ronronnement d’un moteur résonne dans l’obscurité, le veilleur a repéré le tanker qui doublera le catamaran. Tenir le coup au cœur de la nuit, ne pas s’endormir. Le mousse croque une barre chocolatée et décèle en elle une délicate saveur cachée.






Commentaires

  1. Merci pour cette lecture. Je lis ce texte moi aussi dans la nuit. Peut-être est-ce pour cela que je l'apprécie tant. Nous avons aussi profité de la super lune à Saint jean et cela me fait du bien de savoir que nous avons regardé dans la même direction que vous bien que dans un autre hémisphère.
    Je vous embrasse

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    1. Se trouver aux antipodes sous le même ciel, nos regards sur la beauté de cette Lune cuivrée, majestueuse. Merci de suivre ce petit blog. Des bises

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  2. Qu’est ce qu’elle écrit bien ma copine ❤️
    Trop fière de vous ! Un vrai régal de te lire , je m’envole avec toi , et je vous imagine 🤗
    Ou pensez vous passer les fêtes ? Dans quel port ?
    Mille câlins 🥰
    Continuez à être prudents 👋

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    1. Merci mon amie pour ce très gentil commentaire. Où serons-nous pour les fêtes ? Très probablement à l'abri dans une petite caleta patagonne, Moetera bien arrimé. Nous aurons peut-être péché un crabe ou ramassé ces gigantesques moules que l'on trouve sur les rochers. Des bises

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