Balade romanesque dans le détroit de Magellan - Du cap Froward au cap Tamar

 

18e jour depuis que le catamaran a laissé dans son sillage Punta Arenas.

120 milles - 6 courtes étapes

12 jours d’escales

14 jours de vent d’ouest et de son vacarme, hurlement des bourrasques, ronflement du vent mollissant, grondement des vents d’altitude.

18 jours de pluie, bruine, averses, déluges, grêle, les nuages se heurtent aux reliefs des cordillères. Ils ne passeront pas.

3 halos de soleil tentant courageusement mais vainement de percer l’épaisse et bien installée couverture nuageuse.

Des marins et des romans

Escales pluvieuses, venteuses, prolongées.

Dans le secret de sa cabine, le mousse lit.

Francisco Coloane et Luis Sepulveda, les chiliens, Lucas Bridge, Joshua Slocum, Bernard Moitessier les témoins, Jean Raspail et Saint Loup les français, racontent la furie des mers du grand sud, les rivages couverts de forêts impénétrables, les glaciers menaçants, les terres stériles. Cet univers fantasmagorique inspire les plus grandes plumes. Leurs textes immergent le lecteur dans un monde où la démesure de la nature et l’isolement de ces contrées font apparaître la fragilité humaine. Amateurs de romans d’aventure ou d’héroïc fantasy, cet univers est le votre !

"Les marins prétendent qu’à un mille de ce promontoire tragique, témoin de l’incessant duel que se livrent au cap Horn les deux plus grands océans, le Diable veille au fond des eaux, harnaché de chaînes et de fers qui grincent épouvantablement les nuits de tempête, quand les flots montent à l’assaut des ombres."

Au fond d’une caleta, le catamaran amarré ne bouge pas, pas même un léger balancement. Le mousse lit.

"Les flots redoublaient de furie ; ce n’était plus l’océan mais un univers de folles montagnes liquides qui dansaient en se fracassant les unes contre les autres. Le vent hurlait, mugissait, des torrents de pluie s’abattaient comme une mer se déversant d’en haut. De temps en temps on entendait des cris lacérants, plaintifs, des appels retentissaient des flots et du vent. C’était la voix de la tempête."

Entrée en matière. Celle des navigateurs qui, partis d’Ushuaïa, rejoignent l’Antarctique, franchissant la terrifiante passe du Drake ; celle des sportifs doublant par tout temps le cap Horn ; celle des laboureurs de la mer qui ont le devoir, coûte que coûte, de rentrer au port les cales pleines.

Moetera n’ira pas se mesurer à ces démons. Entre deux coups de vent, le catamaran poursuit sa navigation dans le détroit de Magellan.

Une géographie évocatrice

L’équipage étudie la carte, consulte les guides nautiques. Tracer sa route, choisir la caleta, évaluer la distance à parcourir. Le long ruban de dentelle s’étire du nord au sud sur près de 2000 km, une dentelle faite "d’une multitude d’îles, entre lesquelles serpentent ces mystérieux canaux qui vont se perdre au bout du monde (...) ".

La toponymie raconte une histoire construite sur des disparitions de peuples et de marins. Celles des premiers occupants, que l’anthropologue tente de reconstituer ; la mémoire orale des peuples autochtones évoque le rocher Kuanip, divinité Slek’nam, la « cordillère de l’infini qui mène vers les ancêtres » ou l’île tueuse. Nombre d’îles portent le nom d’un navire échoué, l’île du Wager sur laquelle son équipage s’est réfugié a donné lieu à un passionnant roman. 

Entrant dans l’océan Pacifique, Joshua Slocum fut surpris par une tempête qui l’obligea à prendre la fuite vers le cap Horn. Il longea la côte Inaccessible et su éviter l’échouage sur les rochers des Furies Occidentales.

Moetera est passé devant Port Famine, a laissé sur bâbord la baie Inutile, a longé l’île de la Désolation et fait route vers la baie de l’Ultime Espérance.

Toponymie d’ambiance…

Après quatre jours confinés dans le catamaran, une fenêtre météo s’annonce, le départ est prévu tôt le matin.

Navigations

Dans le canal, le vent régulier, ce « vent établi » ne semble pas exister. Le capitaine négocie, manœuvre, borde le foc ou prend un ris dans la grand’voile. Parfois, on tire des bords. Jamais la prévision météo ne s’accomplit. Rafales à 25 voire 30 nœuds, les grands vents du Pacifique s’engouffrent dans le canal et dans ce sens sud-nord, les navigations se font vent debout, au mieux au prés. J. Slocum, qui le fit deux fois, peste contre le clapot chagrin et les rafales pernicieuses.

"Il y a peu à ajouter sur le premier voyage du Spray dans le détroit de Magellan. Je mouillai et levai l’ancre de nombreuses fois, et j’eus à lutter durement pendant plusieurs jours contre le courant debout, avec de temps en temps un bond de quelques milles, jusqu’à ce que j’atteignisse Port Tamar,(…). "

Moetera approche de l’île Tamar, l’océan Pacifique est à quelques milles. Chamboule-tout s’est encore une fois invité dans le carré. Courant et vent contre, houle cassante, une scélérate frappe violemment avec la régularité du métronome. La coque  vibre, le catamaran résonne et souffre.

L’équipage le savait et l’assume. Lisant ces lignes, les skippers des monocoques, soupirent : "ah, ça, les canaux de Patagonie en catamaran, quelle idée saugrenue... ". Ces fâcheux épisodes secouants sont rapidement oubliés quand le catamaran vire et embouque le canal Smyth, vent portant.

À l’inconfort du clapot, s’ajoute le froid et la pluie pour le barreur.

Au poste de barre, qu’il ne quitte plus, la pluie cingle les joues du capitaine.

" D’abord la neige, puis le grésil qui est une grêle très fine qui pique comme des milliards d’aiguilles, enfin la pluie, glacée, pesante, interminable, jour et nuit. Un déluge. Les montagnes de la côte et des îles se sont mises à fondre au sein d’une grisaille qui en efface les contours. Les forêts ruissellent, les cascades descendent des nuages, les glaciers qui émergent du brouillard paraissent suspendus dans le ciel. Les chenaux sont balayés par de blancs tourbillons qui s’arrachent à la surface de l’eau et se cabrent".

Immersion dans l’univers fantasmagorique

Parfois les crêtes noires surgissent d’un ciel lourd de nuages, les moraines trempées luisent, les reflets bleus d’un glacier émerveillent le mousse. Le plus souvent, les falaises noires plongent dans une eau… noire. Sinistre écrivait Slocum. Hostile aussi, les lieux ignorent la modération.

"Depuis une mince poignée de siècles, l’île s’appelle Santa Inès. Elle est couverte de glaciers qui se brisent et tombent à la mer dans un fracas de fin du monde. Des étendues spongieuses en défendent les abords. Ses contours sont incertains. Elle est traversée de chenaux qui se tordent entre les montagnes comme les tentacules de pieuvre. Ses forêts sont un univers liquide où les grands hêtres pourrissants forment une mousse monstrueuse qui a la couleur de la mort. Dieu le sait : il n’existe rien selon la vie sur cette île, mais tout selon la mort. L’homme en canot le sait aussi. Dans le langage de son peuple, depuis des milliers d’années, l’île porte un autre nom, le vrai. C’est Katwel, la Tueuse."

Il pleut.

Escales

Dans les canaux, on ne navigue pas de nuit. Les escales s’enchaînent. Petit bassin arrondi, théâtre de verdure, fjord étroit fendant les falaises noires, baie défendue par un banc de sable, golfe protégé dans son entrée par de hautes moraines, la nature est d’une imagination infinie.

Dans le carré, le capitaine grave sur une étoile en bois « Moetera 2025 ». Le lendemain, l’étoile est clouée sur un arbre « notable », celui sur lequel J. Slocum, 130 ans plus tôt, y avait laissé la trace de son sloop.

"J’arrivais à une sorte de calvaire où les navigateurs, en plantant chacun une croix, avaient signalé leur passage à ceux qui viendraient après eux. Ils étaient venus là et étaient repartis."

Sur la rive en face, un sentier est repéré. Marcher dans la forêt primaire. Il pleut (forcément). Le sentier ? Un ruisseau a creusé une trace dans la mousse. Il fera l’affaire.

"(...) les forêts croupissant dans l’humus des forêts englouties avec leur haleine de magnolias. Le ressac de la « mer montagneuse » sur la plage qui s’enfonce dans le marécage , l’eau gicle sous les bottes (...)"

Les bottes du mousse s’enfoncent dans un épais matelas de mousse. Le pied y est accueilli puis, la mousse élastique et dense, renvoie le pied avec douceur. La descente est plus acrobatique. Se faufiler sous un tronc putrescent, fouiller la mousse pour éviter de s’enfoncer dans un trou, s’enfoncer dans le trou jusqu’à la taille, glisser, trouver une branche qui ne se réduira pas en poussière sous la pression de la main qui cherche un appui. Retrouver la plage de rochers glissants et remplir le seau des moules accrochées aux rochers glissants. Bon apéro !


Surplombant la caleta, la falaise est verte. Jardin vertical. Les coïgus, ces arbustes à la silhouette de bonsaï, plient leur troncs torturés par un vent trop puissant. Tourbe noire, mousses céladon, dentelle kaki des lichens, fougères au cœur roux, ombelles vertes des fenouils sauvages, botte de graminées dorées, perles rouges des fruits des calafates, cloches carmin des fuchsias sauvages, bouquets blancs des mata-negra, dans la forêt magellanique, la beauté se cache dans les détails.

Les gouttes d’eau chantent sur le pont, les pare-brise sont inondés.

Dans le carré, le mousse lit, et le capitaine aussi.




Moetera croisant dans ces contrées pluvieuses, le lecteur l'aura compris, la bibliothèque du carré a tout intérêt à être fournie, en voici un inventaire (non exhaustif)

Isabelle Autissier - L’amant de Patagonie

Lucas Bridge - Aux confins de la Terre

Francisco Coloane -  Cap Horn - Le dernier mousse – Dans le sillage de la baleine

David Grann - Les naufragés du Wager

Bernard Moitessier - Cap Horn à la voile

Jean Raspail - Qui se souvient des Hommes

Saint Loup - La nuit commence au cap Horn

Luis Sepulveda - Le Monde du bout du monde

Joshua Slocum - Seul autour du monde

Jules Verne - En Magellanie

Stephan Zweig - Magellan


Les  citations empruntées sont issues des œuvres suivantes :

F. Coloane  Cap Horn - Le dernier mousse - J. Slocum Seul autour du monde - J. Raspail  Qui se souvient des hommes ? - Saint Loup  La nuit commence au cap Horn

évadez vous !

lisez !


Commentaires

  1. Magnifique lecture et extraordinaire aventure! Défi de tous les moments! Je vous suis, émerveillée je ne regrette pas d’être passée par le haut . C’est de Perpignan, que je vis votre beau projet. Bravo et merci

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