Patagonie argentine - 1e
47e parallèle sud, Puerto Deseado
Port Désiré ? Du nom du navire du corsaire anglais Thomas Cavendish qui vint mouiller à deux reprises dans cette baie. C’était à la fin du XVIe siècle, quelques décennies après le passage de Fernand de Magellan, qui dut le désirer avec force cet abri, s’y étant réfugié après avoir essuyé une terrible tempête.
C’est au mouillage dans ce havre que ces lignes sont écrites. Pour y entrer, on prend un alignement. Sur la rive gauche, les chalutiers aux coques rouges s’alignent le long d’un unique quai, sur la rive droite, ça pue le guano : des centaines de petits manchots de Magellan se dressent fiers sur la dune qui émerge. Au loin, la pampa, sèche, nue, poussiéreuse. Il n’est pas instagrammable Port Deseado, rien d’exceptionnel. Pourtant, Moetera se balance tranquillement à l’abri, l’équipage ressent l’apaisement, celui d’approcher progressivement du but qu’il prépare depuis des années. Et puis ce bourg du bout du monde, endormi dans la poussière de la Patagonie, si loin de tout, l’équipage apprécie, peut-être justement parce qu’il n’a pas de charme particulier.
Voilà six semaines que le catamaran a quitté le Rio de la Plata, six semaines qu’il a retrouvé les eaux bleues de l’océan, parcourant 1600 milles (2900 km) depuis Buenos Aires. Reste au compteur 300 milles (540 km) pour atteindre le Cap des Vierges, l’entrée du détroit de Magellan. On avance.
«Ceux qui se dépêchent perdent leur temps », dit un proverbe patagon.
Oh, c’est sûr, nombre de voiliers ayant mis le cap sur Ushuaïa tracent leur route au sud, sans escale, Brésil-Ushuaïa, d’une traite. Les équipages sont souvent tenus à des contraintes de temps que Moetera a la chance d’ignorer.
Alors le catamaran prend son temps, explore, découvre, se balade. Il trace sa route entre deux coups de vents. Au printemps, la météo reste capricieuse. Le ronflement du vent du sud est puissant, permanent, entêtant. Puis le vent tombe, comme on dit, c’est pétole, pendant quelques heures voire une journée. C’est la rotation, le vent passe au nord, la température remonte, car oui, on a chaud dans le printemps patagon ! Et le cycle reprend.
Le capitaine calcule, estime, ajoute 10 nœuds aux prévisions météo, -c’est une réalité pas uniquement une mesure de prudence-. Le calcul tient compte de la marée montante et de son courant portant à l’atterrissage dans la baie, la caleta ou le rio. Dans cette région, le routage est une affaire de précision d’horloger.
Moetera se faufile et fait des sauts de puces, des étapes de 150 à 200 milles, deux jours, une nuit, parfois un peu plus.
Souvent les escales sont prolongées, une tempête est annoncée. On ne prend pas le risque de prendre la mer quand on sait que les abris sont rares sur cette côte.
Pampero à Puerto Madryn
Puerto Madryn est une station touristique du nord de la Patagonie, située au fond du Golfe Nuevo et connue pour être la porte d’entrée d’une belle réserve naturelle, la péninsule Valdes. On vient y admirer les baleines franches, les éléphants de mer, les manchots de Magellan, les orques. Moetera est au mouillage.
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| péninsule Valdes |
Sur les trottoirs, les tourbillons de poussière prennent de la hauteur. La température monte, peut-être 30°, l’air reste sec.
Le vent viendra de la terre. Un pampéro est annoncé, il va débouler en direct des Andes, traverser l’immense plaine de Patagonie et se perdre dans l’océan. Au passage, il déposera sur le pont du catamaran toute la poussière de la pampa.
Deux heures d’attente à la Prefectura. On attendait le chef, le seul habilité à signer le « rol », ils sont pourtant si nombreux ces agents de la Prefectura, dommage qu’ils ignorent la délégation… L’équipage écourte les amabilités d’usage et file à l’annexe.
C’était moins une. Le capitaine remonte l’annexe sous le bossoir, le mousse dépose les sacs de courses dans le cockpit. La mer s’agite. Le vent forcit. La ville disparaît dans un nuage de poussière. Elle ne réapparaîtra que 24 heures plus tard, quand la tempête se calmera. Dans le huis-clos du bord, l’équipage se sait en sécurité. Les rafales dépassent 50 nœuds (90 km/h) indique l’anémomètre du bord. Le boucan est infernal, la chaleur intense, car oui, en cette saison, le vent qui a traversé les plaines de Patagonie est un vent chaud. On apprendra que la tempête fut exceptionnelle dans sa force, qu’elle balaya la pampa patagonne emportant au passage des bâtiments. Elle fut meurtrière dans le grand sud. En Patagonie Chilienne, le blizzard, d’une intensité rare, surprit des touristes ; on déplore la disparition de cinq d’entre eux.
Dès la réouverture du port, Moetera retrouve le large, cap sur la Caleta Sara, 170 milles.
Des guides
Le capitaine prépare son approche au moteur, au ralenti. Sur tribord, l’équipage fouille le rivage, une succession de petites criques, des récifs. Il cherche l’entrée de la caleta. Crique, calanque, fjord, en Patagonie, c’est caleta. Elles sont plutôt rares sur le littoral atlantique de la Patagonie Argentine. Dans le milieu des navigateurs qui descendent vers le sud, la caleta Sara et la caleta Horno ont leur réputation de mouillages à ne pas rater.
L’entrée de la caleta Sara se fait désirer. Moetera doit se présenter face à elle pour qu’elle se découvre, à 120 ° sur tribord. L’entrée est étroite, les écueils affleurent, la marée est basse. Mais le temps est superbe, une légère brise, un bel ensoleillement.
Un comité d’accueil accompagne le catamaran. Ils sont cinq ? Six peut-être ? Ils jouent devant les étraves, plongent, sautent, se retournent. Un petit groupe de dauphins guide le voilier qui s’avance dans la caleta. Ils fileront vers le large quand ils se seront assurés que Moetera ait trouvé le mouillage parfait. Le lendemain, quand Moetera appareille, six dorsales s’approcheront et ne quitteront les étraves du catamaran qu’une fois celui-ci en sécurité, au large.
Nombreux sont les navigateurs qui ont connu cette chance inouïe, et l’un d’entre eux en parle avec la justesse du grand marin, celui qui ouvert la voie à tant de générations d’amoureux de la mer et de la voile. Bernard Moitessier navigue alors au large de la Nouvelle Zélande.
« Une ligne serrée de vingt-cinq dauphins nageant de front passe de l’arrière à l’avant du bateau, sur tribord, en trois respirations, puis tout le groupe vire sur la droite et fonce à 90°, toutes les dorsales coupant l’eau ensemble dans une même respiration à la volée. Plus de dix fois ils répètent la même chose. (…) Ils obéissent à un commandement précis. C’est sûr. (…) Ils ont l’air nerveux. Je ne comprends pas. (...) Je n’ai jamais vu ça… pourquoi sont-ils nerveux ? Parce qu’ils sont nerveux, ça j’en suis sûr. Et ça aussi, je ne l’avais jamais vu. Quelque chose me tire, quelque chose me pousse, je regard le compas… Joshua court vent arrière à 7 nœuds en plein sur l’île Stewart cachée par les stratus. »
Pour l’heure, l’équipage garde un souvenir ému de l’accueil des dauphins et de la beauté sauvage de la caleta Sara.
La loi des séries
Mais le cœur n’y est pas. L’ équipage a le moral descendu au plus bas dans les chaussettes. Inquiet, la gorge serrée, triste, il doute.
Deux jours plus tôt, au moment d’appareiller de Puerto Madryn, en partance pour la Caleta Sara justement, le guindeau vérifié, l’ancre sécurisée, le mousse se relève de la cale et …
« Ça fume ! Ça fume blanc, moteur tribord ! ».
Quelques milles plus loin, Moetera mouille à l’abri du vent, le capitaine opère la première d’une longue série de vidanges, et croise les doigts.
Mais voilà. Préparant l’accostage dans un petit port dans lequel il était prévu de faire escale pour y renouveler la réserve d’huile moteur, le capitaine relance les moteurs, et le tribord crache à nouveau. Du blanc, du puant, il hoquette. Le capitaine fait la liste d’un diagnostic. Ce qu’il a vérifié récemment, changé, réparé. Et envisage le pire.
Une bielle.
Ce serait un moteur à changer. Et un moteur en Patagonie, cela ne se trouve pas sous la semelle. Ni probablement en Argentine. La soirée est morose, l’équipage sait que le renoncement est aussi une option.
Le capitaine passera des heures accroupi dans la cale moteur, les pieds coincés sur les cales, le dos courbé. Il dévisse, desserre, démonte, nettoie, ausculte. Les caisses à outils envahissent le cockpit, le mousse assiste le mécanicien. Passe-moi la clef à molette, la 19 ! Un chiffon ! Un bidon pour la vidange !
En fin de journée, le diagnostic tombe : la pompe du circuit primaire est érodée, une fuite qui laisserait passer de l’eau de mer dans le moteur. Il est trop tard pour remonter l’ensemble. Une lueur d’espoir réchauffe l’ambiance du dîner. Et le test, le lendemain matin, sera une réussite. Le diagnostic était le bon ! Bravo capitaine !
On dit que les marins sont superstitieux…
Depuis le départ de Buenos Aires, donc depuis 6 semaines, si vous avez bien retenu, on compte à bord :
une fuite d’air dans l’arrivée d’eau du circuit d’eau potable, qui mit en rage le capitaine-plombier peinant à trouver l’origine de la panne,
un safran bâbord plié, fruit d’une mauvaise manœuvre, mais qui a retrouvé son axe après une journée de labeur du capitaine-charpentier de marine,
une hélice tribord ayant perdu une butée, qui exigea de mettre au sec le catamaran sur la plage de Puerto Madryn pour permettre l’intervention du capitaine-mécanicien,
la fuite du circuit primaire dans le moteur bâbord réparée par le capitaine-mécanicien.
Alors ? On y croit à la loi des séries ?
Ou plus rationnellement, faut-il avancer que les conditions de navigation, plus difficiles dans ces régions de l’Atlantique Sud, mettent à l’épreuve le matériel ?
Le bonheur de retrouver des escales dans des sites sauvages
Regonflé, plein d’espoir et d’enthousiasme, l’équipage poursuit sa route profitant d’escales dans des sites sauvages magnifiques.
Caleta Horno, une faille dans une roche rose, une crique à l’eau turquoise, et la baie Arrondie ont offert de jolis sites de balades.




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