De Rio (de Janeiro) à Rio (Grande) - Cabotage dans le sud du Brésil
Un port la nuit
Le mousse souffle sur ses doigts engourdis et leur fait jouer du piano dans l’air gelé.
Il a rejoint le capitaine qui tient la barre depuis une bonne heure. Au cœur de la nuit, en cette saison et à cette latitude, le thermomètre flirt avec les températures proches du zéro. Le sud, le « vrai », la Terre de Feu, le détroit de Magellan, est encore loin, 1300 milles (2600km). Mais en ce début de mois de juillet, alors que l’Europe suffoque sous une chaleur écrasante, l’entrée dans l’hiver austral s’annonce fraîche, très fraîche. La semaine précédente, il a neigé dans le Rio Grande Do Sul, cette région la plus australe du Brésil, phénomène rare qui a surpris les brésiliens. Depuis deux semaines, shorts, paréos et claquettes sont rangées dans les coffres. Le capitaine et son mousse se sont équipés pour affronter les frimas de l’hiver austral.
Cette nuit, le mousse se dit qu’il a de la chance, pas de vent ni de pluie, et le brouillard a fini par se dissiper à l’approche des côtes.
Moetera semble avoir pris un abonnement pour les atterrissages nocturnes. Il s’apprête à embouquer le long chenal de Rio Grande. Deux options se sont présentées au capitaine : entrer à marée descendante et affronter le courant puissant du lagon qui se vide dans l’océan ou profiter du flot de la marée montante, ce qui impliquerait de patienter quelques heures entre cargos en attente et chalutiers circulant dans la zone. La première option s’impose.
L’entrée du port est maintenue ouverte par deux longues jetées construites en avant dans la mer. Le capitaine a mis la gomme. 6 nœuds (vitesse du moteur) – 5 nœuds (force du courant) = 1 nœud (vitesse réelle du catamaran). Le courant aspire le catamaran sur tribord, la digue n’est pas loin, le capitaine à la barre compense. Une heure, un mille, c’est infini.
Enfin l’entonnoir des jetées s’élargit. Le capitaine met 20° à tribord, encore une bonne dizaine de milles à remonter dans le rio, longeant l’unique quai du port de commerce sur bâbord.
Ni silence, ni vacarme. La nuit n’existe pas dans un port de commerce. Le mousse apprécie l’atmosphère des grandes aires portuaires la nuit. Les LED des immenses grues de cargaisons illuminent. Le spectacle est beau, mais trompeur. Les guirlandes dorées se reflètent dans la surface noire de l’eau et risquent de masquer les bouées aux feux parfois défectueux. L’équipage veille. Les grues chargent un cargo de containers, un vraquier remplit ses cales de grains. Sur les quais, le mousse aperçoit les camions bennes qui, sans relâche, chargent leur cargaison d’engrais. À Rio Grande, on exporte des céréales et du bois, on importe de l’engrais (entre autre).
Le froid insiste, il enveloppe les corps, s’infiltre entre les couches de vêtements. On tape du pied, on souffle de la buée sur les doigts gourds. Le capitaine, à la barre depuis trois bonnes heures maintenant, se réchauffe quelques instants dans le carré, le mousse prend le relais à la barre.
Moetera vire sur bâbord et longe maintenant le quai de pêche, les lumières de la vieille ville tracent la route. Sur tribord, le noir profond de la nuit laisse au mousse le loisir d’imaginer une lagune sans fin.
10 milles, presque quatre heures, au cœur d’une nuit glaciale, c’est un peu long.
Le mousse actionne le guindeau, Moetera mouillera cette nuit devant l’entrée de la petite marina de Rio Grande. On verra quand il fera jour…
Se glisser sous une couette lourde qui réchauffe le corps est dans l’instant l’unique précieux bonheur visé par l’équipage. Dans les méandres d’un sommeil venant, le mousse rembobine le film des dernières semaines de cabotage au Brésil.
Navigation
Laguna/Rio Grande, dernière séquence le long des côtes brésiliennes. 300 milles.
Une navigation qui aurait du se faire en deux journées, peut-être un peu plus. Mais quand le vent se lève, quelques rafales à 25 nœuds de travers, et vient contrarier la route du catamaran, le capitaine use sa patience en tirant des bords. Le près n’est pas l’allure naturelle du catamaran qui ne sait pas gîter, alors il tape un peu. Il va falloir s’y habituer, le près, c’est l’allure du sud !
Au deuxième matin, le capitaine espère le vent portant, mais le spi dans sa chaussette le nargue et se balance en attendant la brise, et quand celle-ci se fait enfin sentir, elle manque de force, et le spi faseye, un peu honteux de ne pas gonfler sa toile rouge.
La troisième nuit, le vent tombe, pas une onde ne vient troubler la surface d’un océan argent comme le ciel. Le catamaran tropical expérimente la navigation dans la purée de pois.
Trois cents milles parcourues en 80 heures… « Ce n’est pas la vitesse qui compte, ce sont les belles histoires », dixit Jean Le Cam.
Cabotage
C’est l’heure du bilan brésilien. Moetera n’a pas fréquenté les routes du nord, il ne connaît pas la navigation sur l’Amazone, ni les mouillages dans les lagunes de sable blanc. « On aurait pu… on aurait du... », c’est pour cela que l’on dessine le second tour du monde à l’occasion du premier !
De Rio de Janeiro à Rio Grande, le catamaran a parcouru près de 800 milles, cabotage de voyageurs curieux de découvrir l’autre Brésil, un Brésil moins connu des plaisanciers hauturiers qui ont fait la « transat ».
D’îles en fjords, de baies en anses, d’escales urbaines en mouillages sauvages, la découverte fut riche d’escales toutes aussi belles que différentes, de petites navigations journalières tranquilles le long de côtes, de rencontres avec des brésiliens chaleureux et accueillants. Comme on dit : « rien à jeter », et la naturelle sociabilité des brésiliens a largement participé à ce succès.
Floripa, escale urbaine
Florianopolis est une métropole qui a posé un pied sur une île côtière tandis que le second est resté planté sur le continent. Alors les hommes ont construit trois ponts parallèles reliant les péninsules qui se font face. Le ponte Hercilio Luz est un honorable pont suspendu centenaire, récemment rénové. Le tablier de l’ancêtre culmine à 30 mètres tandis que ses deux cadets, ouvrages en béton, affichent une hauteur de 18,5 mètres. Le tirant d’air de Moetera étant de 16,5 mètres (antenne incluse), c’est chaud… mais ce serait tout de même un raccourci et une première pour Moetera et son équipage de glisser sous trois ponts d’un coup ! Le capitaine aime les défis...
Alors, par une matinée pluvieuse, profitant du jusant, le capitaine appareille en direction des ponts. Tranquillement, le catamaran passe sous le premier pont. Le mousse est détendu, celui-là, on passe large. Puis le capitaine réduit au maximum la vitesse et présente lentement le catamaran devant le second pont. Le courant est faible, le voilier ne se laissera pas emporter en cas de manœuvre d’urgence.
Allez... disons que ça passe… avec un écart d’à peine deux mètres, mais ça passe !
Troisième pont. Puis le capitaine relance les moteurs et Moetera poursuit sa route vers l’anse de Pinheira, à une petite trentaine de milles.
La pêche au tainha
Dans l’anse de Pinheira, à quelques encablures des mouillages de pêcheurs, le mousse actionne le guindeau. Sur la plage, des hommes s’agitent. Cris et grands gestes, manifestement à l’attention du catamaran. Aucune indication ne désigne cet endroit interdit au mouillage, mais face à l’ardeur des gars sur la plage, l’équipage comprend qu’il est pertinent de rejoindre l’aire de mouillage des pêcheurs. Lieu sacré ? Réserve intégrale ? Plus tard, l’équipage apprendra que la zone est surveillée par les guetteurs de tainha, et que la campagne de pêche bat son plein en juillet.
La pêche du tainha (le mulet) dans l’état de Santa Catarina, ce n’est pas un passe temps, c’est une culture séculaire qui rassemble les populations d’une région entière. « Pendant la campagne du tainha, nos maisons se vident de nos hommes,» nous explique Val, une brésilienne originaire de Pinheira.
De mai à juillet, quand les vents de sud soufflent le froid et remontent les courants glacés, les tainha remontent vers le nord pour frayer. Les guetteurs repèrent les bancs et alertent leurs compagnons toujours prêts à hâler les filets ramenés par les pirogues sans rames ni moteurs. Car la tradition est strictement respectée, et désormais encadrée par des quotas. Chaque campagne, ce sont plus de 2000 de tonnes de mulets pêchés par quatre mille gars convaincus et passionnés. Au filet, à la force des bras. La campagne du tainha, c’est du sérieux.
Hors saison, la petite station balnéaire Pinheira sommeille. L’équipage cherche à se restaurer et pousse la porte de l’unique restaurant ouvert dans la longue rue. Au Fundo de Quintal, un grand gars barbu, Zeca, accueille le client chaleureusement, il propose le plat du jour de la cuisinière. À trois reprises, l’équipage viendra se régaler dans ce petit bistrot tenu par des brésiliens poètes et musiciens. Une adresse sans prétention, mais riche de chaleur, une adresse à ne pas rater, à l’occasion d’un mouillage sur la route nord/sud (ou l’inverse).
Non, vraiment rien à jeter de ce cabotage brésilien !
Matins froids, Rio Grande
Courte nuit réparatrice. Le mousse se lance dans l’exercice matinal qui consiste à se contorsionner sous la couette pour enfiler pantalon et chaussettes. Le chauffage sera installé un peu plus tard. En Uruguay.
L’escale à Rio Grande est
prévue pour trois, cinq, huit,
douze, finalement, quinze jours, météo décide. Le
yacht club est installé dans un joli parc, le voisinage,
principalement composé de familles de capybaras, est
particulièrement placide et discret. La rencontre d’un voilier
argentin cherchant à s’installer au Brésil et d’une brésilienne
francophone ont ajouté à l’ambiance surannée de cette escale,
une saveur amicale.
Deux semaines au calme avant de reprendre le large.
Puis, au milieu d’une nuit, le mousse a largué les amarres. Le capitaine manœuvre, Moetera longe à nouveau le port de Rio Grande illuminé.
Cap est pris sur Piriapolis, Uruguay.





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Toujours un grand plaisir de te lire et de suivre vos aventures !😉😊
RépondreSupprimerJ’adore ton blog, ton style d’écriture. Je voyage avec vous, j’y suis. C’est un régal 😘
RépondreSupprimerJe me connecte enfin et retrouve avec grand plaisir ce style sensible et vivant.
RépondreSupprimerMerci de partager avec les sédentaires que nous sommes ces moments si éloignés de notre quotidien.
À très vite.