Un catamaran en Patagonie - clap de fin à Chiloé
Un jour, le mousse dit à son capitaine « j’aimerai visiter l’archipel de Chiloé, les îles de Francisco Coloane», et le capitaine répondit « je voudrai naviguer sur les traces du grand Magellan ».
Oh, toute proportion gardée, le catamaran navigue avec l’essentiel du confort et de la sécurité du XXIe siècle !
Et le catamaran a franchi le cap des Vierges surfant sur les courants puissants des marées pour remonter le détroit occidental de Magellan. Puis, il doubla le cap Froward, la pointe la plus australe du continent américain et mit le cap au nord, luttant contre vents et courants. Le capitaine a fait l’inventaire des difficultés de la navigation dans les 50e Hurlants, pesté contre les vents contraires, guetté les imprévisibles williwaws, étudié longuement les prévisions météo, qui, de toute façon dans cette région du monde, ont une fiabilité toute relative.
Si la technologie permet de bénéficier de sécurité et de confort, ce qui est loin d’être négligeable, le rythme de la navigation à la voile pendant ces 4 mois passés dans les canaux de Patagonie Chilienne décrit par Joshua Slocum reste d’actualité, « Je mouillai et levai l’ancre de nombreuses fois, et j’eus à lutter durement pendant plusieurs jours contre le courant debout, avec de temps en temps un bond de quelques milles, (...) »1.
Moetera a parcouru 1300 milles (2500 km) dans les canaux, parfois chahuté par la houle cassante du détroit, d’autre fois à tirer des bords tissant un lien entre les rives du canal, le plus souvent avançant au moteur, car oui, naviguer dans le sens sud/nord c’est aller contre les vents et courants dominants.
41 manœuvres dans les caletas
Sous la pluie, toujours sous la pluie,
surmonter la fatigue après une journée de navigation sous la pluie glacée pour mouiller l’ancre et dérouler les aussières, puis, dans le petit matin pluvieux, lover les longues aussières et relever l’ancre lourde de kelp, ces grandes algues tentaculaires.
Sous le ciel gris, un gris épais, fait de nuages avaleurs de montagnes,
où une balade à terre se transforme en défi quand il s’agit « d’escalader les troncs des arbres morts qui se décomposaient brusquement sous le pied et se résolvaient en un tas de poussière brune ».2
Dans la solitude d’un désert inhospitalier,
où les hommes s’aventurant dans ces régions ont baptisés du sceau de leurs malheurs les espaces « la baie Inutile , l’île de la Désolation, Port Famine, les Furies occidentales, le fjord de l’Ultime Espérance…. Je n’ai plus rien à faire dans cette région désolée du monde 3» rédigeait un pasteur, sous la plume d’un romancier, dans son testament retrouvé sur son cadavre.
La dernière destination où voyager.
Alors oui, le froid, la pluie, toujours le gris… et oui, au petit matin, enfiler les bottes encore humides de la veille, cela devient un peu lassant, comme une tendance à mettre l’humeur chafouine.
Et pourtant, la magie patagonne opère
Déjà 3 semaines que Moetera a laissé dans son sillage les canaux. Dans l’archipel de Chiloé, sous le soleil revenu, la grand voile gonflée d’un vent portant, mousse et capitaine profitent d’une navigation heureuse et reposante.
Mais il arrive que les gorges se serrent, une image, une sensation surgit dans la mémoire,
le souvenir des fidèles comités d’accueil, dauphins du Chili heureux de jouer dans les étraves de Moetera en guidant le catamaran vers le mouillage et couples de canards « brassemer », ces petits canards qui ne savent pas voler, battant de leurs ailes pour courir sur l’eau, tentant d’échapper à ce monstre blanc qui avance,
la galerie de photos prises devant le glacier San Rafael, qu’il faudra trier,
la découverte de la fascinante beauté des forêts miniatures, faites de bryophytes et de lichens, la beauté se cache dans les détails en Patagonie,
la « bible bleue », le guide des caletas si souvent consulté, annoté, daté, toujours à portée de main, devenu objet de souvenirs, l’ouvrir est désormais une invitation au voyage,
les questions non résolues, mais comment font-ils ces habitants de Puerto Eden ? ce si petit village isolé du monde, où la pluie ruisselle 300 jours par an, obligeant les habitants à construire des passerelles reliant leurs maisons construites sur les tourbières.
La magie patagonne opère. Il paraît que le virus atteint tous les marins ayant croisé dans les canaux.
Il porte le nom de « Nostalgie de la Patagonie », la maladie s’immisce dans le cœur des marins qui désormais naviguent dans les eaux tropicales du Pacifique ou ailleurs.
Chiloé
Le capitaine et le mousse sont bien heureux d’avoir attrapé le virus patagon mais apprécient aussi une belle balade dans l’archipel de Chiloé. Après tout, marcher sur un chemin balisé, saluer les habitants au passage d’un hameau, amarrer l’annexe à un ponton et débarquer les pieds au sec, des petits riens ? un luxe ? La normalité pour beaucoup, le bonheur de la retrouver pour l’équipage.
En quelques mots, Francisco Coloane dit l’essentiel de son archipel, « Elles sont une quarantaine de sœurs surgies de grès tertiaires, qui se protègent de l’érosion océanique, des raz-de-marée et des éruptions volcaniques. Un jour j’ai voulu revoir la maison où je suis né, au bord de la mer, mais elle avait été emportée par le temps et la dernière colère du Pacifique, lorsque la quasi-totalité de l’archipel de la mer intérieure de Chiloé s’était retrouvée un mètre au-dessous du niveau des eaux. Ce fut l’une des conséquences du tremblement de terre et du ras-de-marée de 1960. »4
Aujourd’hui, Chiloé est connue pour ses « cabañas », maisons colorées aux toits de tôle rouge vif, juchées sur pilotis, et pour ses aimables paysages de pâturages. Ses églises faites de tuiles d’alerce et de mélèze sont, parait-il, uniques au monde, un leg jésuite aux insulaires ; construites sur les hauteurs des îles, leurs clochers étaient un repère pour les pêcheurs.
Sur l’eau, du côté de la mer intérieure, les petits manchots de Humbolt plongent à l’approche du catamaran, les pélicans tournent non loin, à l’affût d’une bonne prise.
La côte ouest de l’île, le navigateur ne s’y aventure pas. Le Pacifique vient y claquer sa houle qui a parcouru des milliers de kilomètres, frappant les falaises, creusant les plages. De ce côté là, on regarde l’infini, les pieds sur terre.
L’or rose
Le capitaine veille à la barre, louvoyer entre les parcs tendus de filets, repérer les longues guirlandes de bouées bleues. Salmoniculture et mytiliculture ont supplanté pour ne pas dire absorbé les activités de pêche traditionnelle de capture. Le Chili est le second exportateur mondial de l’or rose et cela se passe dans la région Los Lagos et donc à Chiloé. Les conditions d’élevage, où la trop forte densité au m³ de poissons dans les parcs provoque mortalité et eutrophisation, la pollution organique, l’introduction dans le milieu marin naturel d’espèces exotiques venant perturber la chaîne alimentaire, sont les conséquences d’une activité mal ou peu réglementée. Les polémiques sont nombreuses et interrogent. Mais le secteur emploie quelques 90 000 chiliens, et à Chiloé, l’activité a permis d’améliorer le niveau de vie d’une île où les habitants ont longtemps souffert de pauvreté.
Un matin, alors que le catamaran mouille devant Castro, la petite capitale de l’archipel, une puanteur d’ammoniaque envahit le carré. Sur les quais, les grues chargent les énormes balles blanches gonflées des intrants destinés aux parcs de saumons. Quelques lectures sur les modes d’élevage au Chili ont confirmé les intuitions. Le saumon chilien n’a pas sa place à la table de Moetera.
Donc, Chiloé, ce sont des maisons colorées sur pilotis et des étals de poissonneries et menus de restaurants virant au rose saumon.
Mais l’équipage préfère garder le souvenir d’un cabotage ensoleillé entre les îles, avec en arrière plan, vers l’est, le panorama de la Cordillère des Andes et le majestueux Hornopiren, volcan culminant la région Los Lagos .
Bien entendu, le petit musée de Coloane à Quemchi fut visité, et Moetera est venu mouiller dans la lagune d’Huite où l’écrivain, dans son enfance, ramassait les œufs de canards sauvages.
Il est temps de faire des travaux bien mérités et, pour l’équipage, de projeter un séjour en France.
Alors La Plume du Fou donne rendez-vous en octobre, les prochaines destinations seront tropicales, françaises, Pacifique !
1Seul autour du monde – Joshua Slocum
2La nuit commence au cap Horn – Un génocide de droit divin - Saint-Loup
3id.








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